Mercredi 10 juin 2009
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Le sixième jour, Dieu créa la flotte.
Beaucoup.
Ensuite, visite de la ville. N’ayant pas pensé, bêtement, à emmener nos scaphandriers, nous éprouvons une
nouvelle fois l’étanchéité de l’épiderme humain. Plus grande qu’on ne l’imaginait, la vieille ville nous accueille, aquatique, dans ses venelles pentues et pavées. L’eau, en trombe, dégouline au
milieu de la chaussée et évoque l’archaïque caniveau médiéval où coulait jadis, en plein milieu des rues, tous les déchets de la cité.
Qu’importe, nous essayons de nous concentrer sur le travail des artisans de jadis, somptueux malgré tout, et
observons, curieux, les symboles discrets sculptés ici et là dans les piliers, signatures probables des vénérables bâtisseurs.
Je vous jure que je ne l’ai pas fait exprès. Et si vous ne me croyez pas, prenez Mappy, tapez toutes nos étapes
successives et faites vous-même le total de kilomètres. Vous verrez que ça fait bien 1664. Palsambleu ! Les signes ne cessent de m’assaillir ; je sens bien que Dieu fait tout pour qu’enfin je croie
en lui. Mais si il pense qu’il suffit d’une binouze pour me convertir, il se met le doigt dans son divin œil (d’où l’expression mise à l’index). J’exige au minimum un single malt.
C’est donc vers 11 heures que nous quittons Leòn, bien reposés. Tout commence plutôt bien et, naïfs, nous virevoltons
gaiment dans les vertes altitudes sans nous douter un seul instant que le pire nous attend quelques heures plus tard. Les décors que nous traversons sont enchanteurs. Les traverser en moto sublime
encore davantage le ravissement. Nous roulons à plus de mille mètres d’altitude, de col en col, longeant des monts dont la verdeur impeccable paraît l’œuvre d’un peintre, franchissant d’élégants
aqueducs de pierre, et notre regard se promène alors au milieu des vignes, de la terre rouge cuivrée et des mille-feuilles sombres que forme le schiste au flanc des montagnes, avant de s’élever,
émerveillé, vers des vols de cigognes qui déploient leurs grandes ailes par delà les champs consacrés au sang du Christ. Un délice pour les yeux, qui dessine sur nos visages de bikers de larges et
francs sourires.
Vers 13h30, nous arrivons à Villafranca del Bierzo, célèbre étape de Compostelle, où, très logiquement, nous croisons la
plus forte concentration de pèlerins depuis notre départ. Aussitôt, nous les sermonnons sur la façon grossière qu’ils ont de polluer le paysage avec leurs ponchos de pluie aux couleurs ridicules,
alors que nos Harley, elles, au moins, sont trois joyaux d’acier illustrant parfaitement la méticulosité de l’artisan médiéval et que le doux son de nos bicylindres en V s’échappant de nos gracieux
pots chromés est une ode baroque au silence pesant de la campagne que ces marcheurs grotesques salissent de leurs grosses Pataugas crottées. Non mais !
Pour résumer, disons que nous avons parcouru les 150 derniers kilomètres sous une pluie digne des montagnes écossaises
aux saisons froides. Une pluie comme ça, mon bon monsieur, d’abord, ça vous trempe le blouson, ensuite, le pull, ensuite le t-shirt, ensuite la peau, puis les os, et enfin, l’âme. Conduire une moto
par un temps pareil relève du match d’Ultimate Fighting en un seul round, mais aucun de nous ne baisse la garde. Nous sommes les cavaliers de l’Apocalypse. Balance la, ta flotte, mec, on
encaisse.